 Titre  : { Chroniques du Rezo IV }                                             
 Auteur : Jean-Paul MARUEJOULS aka CyberMad                 Date : 27/05/1995



                               Fin  de  Connaissance


    Un  de  mes  amis,  grand  accro du Rezo, m'a racont une histoire des
    plus  effarantes.  Je n'y avais pas cru hier, mais aujourd'hui je sais
    qu'elle  tait  vraie.  C'tait  un monologue, qu'il avait reu sur sa
    console  d'interface,  et  qu'il  avait  suivi jusqu'au bout, en temps
    rel.  Il  l'a  enregistr, et me l'a pass. Mais je croyais fortement
      un  canular, car l'metteur n'avait pas de numro d'identification,
    ce  qui  est  impossible dans le Rezo. Et pour cause, n'y avait-il pas
    de  numro ! Mais voici ce monologue,  vous de juger si vous y auriez
    cru :

    Voil  dj  de  nombreuses annes que je cours sur les fils du Rezo.
    J'y  ai  pass  la  majeure partie de ma vie, et les rares instants o
    je  n'ai  pas t connect ne valent mme pas que je les voque. Je ne
    sais  pas  quel  est  mon ge, ni mme quel est mon lieu de naissance.
    J'ai  d  le  savoir, il y a longtemps, mais j'ai oubli. A vivre dans
    le  Rezo,    se  dplacer  aussi  vite  que les lectrons porteurs de
    messages  binaires  dans des canaux de cuivre et d'or, on en oublie la
    consistance du temps.

    Je  connais  beaucoups  de coins secrets du Rezo, des endroits dont on
    ne  parle  pas  dans  les  pubs ou dans les rapports officiels. Il y a
    des  gens  qui  sont  connects  la Grande Trame depuis si longtemps,
    et  sans  interruption,  qu'ils ont oublis la couleur du soleil et le
    got  du  vent  dans  les prairies, au printemps. D'autres ont franchi
    le  pas,  et  ont  fait  cbler leurs neurones  un des pires systmes
    d'change  de  donnes  :  le Radio-Modem. Ils sont en contact avec le
    Rezo  sans  la  moindre  seconde de rpit, et c'est un sous- programme
    qui  assure  leur  alimentation.  Vous  avez sans doute dj crois de
    ces   crms  de  l'Interface,  des  ouvriers  pour  la  plupart.  Les
    transports  urbains  sont  pleins  de  gens  au regard absent, ou mme
    parfois   plongs  dans  un  journal,  si  leur  programme  est  assez
    perfectionn pour simuler la lecture.

    Ils  attendent  leur  rame  sans  rien voir, sans rien entendre. Ni le
    chanteur  de  rue  qui massacre un air connu, ni les deux loubards qui
    lorgnent  sur  la  jeune secrtaire apeure, et se rapprochent d'elle.
    Les  publicits  sonores  et rutilantes du hall de la gare s'affichent
    en  vain,  ils  ne  sont  pas  l.  Pourtant ils ne ratent jamais leur
    train,  et  descendent  toujours  au bon arrt, alors que dix secondes
    avant,  ils  taient  plongs  dans  un journal ou un livre, absorbs.
    Mais  sous  cet  air  gris  et  fatigu,  leur  esprit est  son plein
    rendement,   chevauchant   des   flts   de  donnes,  assimilant  des
    successions  de  lignes de code informatique en un clair. Pendant que
    leur  corps  se  dcolore, se fond dans la grisaille de leur banlieue,
    disparat  petit    petit,  leur  esprit se pare des plus magnifiques
    chatoyances,  et  vole  de  niveaux  en  niveaux, arrachant au Rezo sa
    substance.

    J'ai  fray  avec  ces  cerveaux-lumire,  les  suivant dans les lieux
    virtuels  o  ils  se  complaisent. Pourtant,  chaque fois ces micro-
    univers  sont  un reflet de l'extrieur, mmes bars louches et miteux,
    o  ils  viennent  jouer  leur  parodie de vie. Leurs personnages sont
    aussi  ternes  qu'eux,  mais  ils semblent ne pas s'en apercevoir. Moi
    je  ne  suis  pas comme eux. Je n'ai pas branch mon cerveau antrieur
    dans  la  sordide  intention  de  recevoir des stimulis juste dans les


      Page :      1

 Titre  : { Chroniques du Rezo IV }                                             
 Auteur : Jean-Paul MARUEJOULS aka CyberMad                 Date : 27/05/1995


    synapses  dglings  qui  contrlent les bas instincts. Seule la qute
    m'a  conduit   les croiser. Oh, ne souriez pas de cet air entendu, en
    commenant    prparer  vos  rpliques qui se veulent cinglantes mais
    ne  sont  que  le rsidu pas trs propre de votre mal tre. Je ne veux
    ni  croiser  Dieu, ni dtenir un pouvoir futile sur mes contemporains.
    D'ailleurs,  existe-t-il  quelque  chose  de plus futile que d'imposer
    ses ordres  une masse de brebis vaguement pensantes ?

    Moi,  je  cherche ce que tous vous avez, ce que le plus abruti d'entre
    vous  connais  par  coeur, mme si c'est la seule chose qu'il connat.
    Je  cherche  qui  je  suis. Pas autre chose que mon nom. Oh vous allez
    vous  dtourner,  en  pensant  Encore un illumin de premire, qui se
    perd  dans  ses  penses  de  philosophe  mystique bidon, et qui croit
    qu'il est appel  je ne sais quel destin ! 

    Vous  vous  trompez. Je cherche mon identit, tout simplement. Ca fait
    plus  de...  voyons  que  je  convertisse... douze ans ! Douze ans que
    j'cume  les  fichiers,  publics  ou privs, confidentiels ou ouverts.
    Je  ne  connais pas mon nom, et je ne sais pas o et quand je suis n.
    Pas  de  doux  visage  pench  sur  mon berceau avec une douceur toute
    maternelle.  Pas  de genou sur lequel je rebondis, avec la fermet des
    bras  d'un  pre  pour  me retenir. Je suis apparu dans le Rezo, et je
    cherche mon nom.

    J'ai  fouill  d'abord  tous les fichiers bancaires, mais sans succs.
    Ou  alors  j'ai pass mon nom sans le reconnatre. Ensuite, je me suis
    introduit,  non  sans  mal  d'ailleurs,  dans  les fichiers de police,
    dans  les  registres  des hpitaux et des morgues, mais rien non plus.
    Je  suis  persuad  que  si  je  croise  mon  nom  dans un fichier, je
    saurais  de  suite  que  c'est  le mien, mais peut-tre s'agit-il d'un
    rve  pieu,  que  seule  ma  raison  entretien  pour ne pas laisser la
    place    la  folie. En douze ans, tout ce que j'ai pu rcolter, c'est
    l'aspect  familier  du  nom  d'une socit. La KCID/Lincoln Compagnie.
    Ca  fait  plus  d'un  an  que je cherche  forcer leurs dfenses, mais
    sans  rsultat.  j'ai  pu  m'infiltrer  dans les premiers et deuximes
    niveaux    force  de  patience  et  de ruse, mais il n'y a l que des
    donnes  presques  publiques.  Il  y  a  aussi  toute  leur  stratgie
    commerciale,  mais  elle  n'a  pour  moi  aucun intrt. Pour en avoir
    beaucoup  examines,  je  sais que ces techniques de marketing allient
    un  comportement  fascisant  et  une  apparence  d'innocence  sous  le
    couvert  de remplir un  soi-disant besoin. De quel droit dcrtent-ils
    que  les  femmes  doivent  tre  anmiques pour tre belles, et que le
    sommet  des  aspirations  humaines  est  de possder une belle voiture
    avec  toutes  les  options  ?  Et  par  quelle  perversion de l'esprit
    acceptez-vous de vous plier  ces diktats ?

    Non,  ce  que  je  cherche, c'est ce que fait cette socit. J'ai bien
    trouv  quelques  activits  annexes,  mais rien qui puisse m'clairer
    sur  moi.  Deux  ou  trois  cabinets  de  juristes,  quelques  bureaux
    d'tudes,   une   vingtaine   d'units   de   production,   allant  de
    l'emballage   aux   pices   d'quipement  aronautique,  et  quelques
    babioles  de  moindre  importance, mais il y a une partie de l'difice
    que   je   n'arrive  pas    voir.  J'ai  mme  demand    un  Pirate
    professionnel  de  jeter  un  oeil  pour  moi,  mais  sans nom, pas de
    compte  bancaire,  donc  pas  de  moyens  de tranfrer des fonds. Il a
    laiss  tomber.  Et  je  cherche  toujours  pourquoi  cette  compagnie
    m'attire,  au  point  que je risque de m'en brler les ailes, si un de
    leurs  systmes  de  surveillance  me  repre.  Les  papillons  de mon
    espce  sont  assez mal vus, dans ce coin du Rezo. Et puis, il y a une


      Page :      2

 Titre  : { Chroniques du Rezo IV }                                             
 Auteur : Jean-Paul MARUEJOULS aka CyberMad                 Date : 27/05/1995


    chose  que  je  ne  peux  pas comprendre. Leurs fichiers publics, ceux
    consultables  par  le premier quidam venu, ne me sont pas accessibles.
    Ce  n'est  pas  que  je  sois interdit d'accs, ou quelque chose de ce
    genre  -  c'est  interdit  par la loi et fortement puni, de dissimuler
    ses  fichiers  courants - mais je ne les trouve pas. Je me branche sur
    le  sommaire,  je  slectionne  les  fichiers,  et  je  me  retrouve 
    l'extrieur  de  leur  base  de  donnes.  Comme  si il n'y avait rien
    derrire.  Mais  je sais qu'il y a quelque chose, car beaucoup de gens
    entrent  dans  la  base,  copient  les  donnes qui les intressent et
    repartent, sans le moindre problme.

    Dans  un  sous-menu  du  sommaire,  il  y  a pourtant indiqu, sous la
    rubrique  activits,  Secteurs  concerns  : 19 . Je n'ai accs qu'
    onze  de  ces  satans secteurs, les huit qui me manquent me renvoyant
      la  porte, immanquablement. Je ne sais pas ce qui se passe. Ca fait
    plus  de  cent  fois  que je me heurte  ce phnomne, et toujours pas
    la  moindre  trace  de solution. Je ne veux pas grand chose, juste mon
    nom.  Et  encore, ce n'est pas pour le simple plaisir de le connatre,
    ou   pour   de  vagues  raisons  psychologiques,  mais  parce  que  je
    m'inquite  pour  mon corps ! Douze ans que je ne suis pas revenu dans
    mon  "karma",  et  je  ne  sais  pas  dans  quel  tat  se  trouve mon
    enveloppe  charnelle.  D'ailleurs,  je  ne sais mme pas si je suis un
    homme  ou  une  femme.  Pour  ce que je me souviens, je pourrais avoir
    douze  ans.  Peut-on  natre  avec  l'esprit dans le Rezo ? Est-ce une
    nouvelle  forme  de  malformation  ?  Avant,  les  trisomiques  ou les
    autistes  venaient  au  monde  avec  la  tte  perdue  dans  un  autre
    univers.  Serait-ce  mon  cas  ?  Mais  moi,  au lieu de percevoir une
    pseudo-ralit  personnelle  (ou  selon  certaines  thories, la vraie
    face  de  la  ralit),  je  suis  dans  la Matrice. Et je sais que la
    Matrice  existe,  car  je  sais  aussi  quoi ressemble le monde, avec
    ses  usines,  ses  vhicules,  le  soleil, le ciel, les mgapoles, les
    campagnes,  les  transports  en  commun, les maladies et les fiches de
    paye.  Donc  je  ne suis pas fou. Juste amnsique ! Mais quand viendra
    donc  mon  anamnse,  ma perte de l'oubli ? Quand me souviendrai-je de
    moi ?

    Non,  dcidment,  je  n'y arrive pas. Douze ans que je cherche. Je ne
    sais  pas  comment  j'ai  pu tenir autant. C'est dj bien, douze ans.
    Surtout  que  douze  ans, a fait plus de 378 millions de secondes. Et
    en  un  millime  de  seconde,  je peux faire des quantits de choses.
    Non,  je  ne  saurais  jamais  qui  je suis, qui sont mes parents, mes
    enfants  si  j'en  ai,  qui je suis et d'o je viens. Ce doit tre mon
    enfer  personnel,  pour  une  faute que j'ai d commettre, mais  part
    un  dieu  vengeur  et  sadique,  personne  ne  m'aurait condamn  une
    telle   peine...  et  je  ne  crois  pas  en  Dieu.  Je  suis  las  et
    j'abandonne.  Inutile  de  me  sortir  le couplet sur le courage et la
    vertu,  vous  n'avez  pas  pass  trente  et un millions de secondes 
    chercher  !  Vous n'avez pas la moindre ide de ce que fut ma tche, 
    remplir  ce  tonneau  des  Danades  qu'est ma mmoire perce. Non, je
    vais  en  finir.  C'est  trs  facile  ici, de mourir. Il suffit de se
    jeter  tte  la  premire dans les dfenses automatiques d'une base de
    donnes    haut indice de scurit, un systme militaire par exemple,
    ou  une  banque  des  bahamas. Alors adieu, c'est la dernire fois que
    vous  m'entendrez.  Et  si  demain vous lisez qu'un fou s'est jet sur
    les  lignes  de  scurit  du  complexe  militaire  des Etats-Unis, ne
    soyez  pas  surpris,  vous  saurez  que c'est moi. Et si par hasard on
    donne  mon  nom,  que l'un de vous prenne le temps d'aller prier, dans
    un  temple,  une  glise ou un coin de nature, et qu'il me disent quel
    est  ce  nom  que  j'ai  tant  cherch.  Il  y a une petite chance que


      Page :      3

 Titre  : { Chroniques du Rezo IV }                                             
 Auteur : Jean-Paul MARUEJOULS aka CyberMad                 Date : 27/05/1995


    j'entende  votre  prire,  et  si j'en ai le pouvoir, je vous donnerai
    trois voeux en changes, comme dans les contes. Adieu... 


    L'enregistrement  s'arrte l. Je sais que c'est vrai. Inutile d'aller
    prier,   ce  serait  en  pure  perte.  Tous  les  journaux,  tous  les
    bulletins  d'information  ce  sont  faits  l'cho de la nouvelle :

    KCID/Lincoln  annonce  qu'une  de  ses  Intelligence Artificielle, un
    modle  ancien  mais  rcemment  amlior,  vient  de se jeter sur les
    dfenses  automatiques  de  l'US  Army.  Cette  IA venait juste d'tre
    couple    un  Androde  de  la dernire gnration. On ignore encore
    les  causes  de ce disfonctionnement, et KCID/Lincoln se refuse  tout
    commentaire.   Les   experts   se   perdent  en  conjectures,  et  les
    diffrents  spcialistes  contacts se disent incapables de comprendre
    les  raisons  d'une  telle erreur. Le code source du programme de l'IA
    est actuellement soumis aux tudes les plus pousses.



                                          Jean-Paul MARUEJOULS
                                          Montpellier,
                                          27 mai 1995





<ESC>

 Titre  : { Chroniques du Rezo IV }                                             
 Auteur : Jean-Paul MARUEJOULS aka CyberMad                 Date : 27/05/1995



                               Fin  de  Connaissance


    Un  de  mes  amis,  grand  accro du Rezo, m'a racont une histoire des
    plus  effarantes.  Je n'y avais pas cru hier, mais aujourd'hui je sais
    qu'elle  tait  vraie.  C'tait  un monologue, qu'il avait reu sur sa
    console  d'interface,  et  qu'il  avait  suivi jusqu'au bout, en temps
    rel.  Il  l'a  enregistr, et me l'a pass. Mais je croyais fortement
      un  canular, car l'metteur n'avait pas de numro d'identification,
    ce  qui  est  impossible dans le Rezo. Et pour cause, n'y avait-il pas
    de  numro ! Mais voici ce monologue,  vous de juger si vous y auriez
    cru :

    Voil  dj  de  nombreuses annes que je cours sur les fils du Rezo.
    J'y  ai  pass  la  majeure partie de ma vie, et les rares instants o
    je  n'ai  pas t connect ne valent mme pas que je les voque. Je ne
    sais  pas  quel  est  mon ge, ni mme quel est mon lieu de naissance.
    J'ai  d  le  savoir, il y a longtemps, mais j'ai oubli. A vivre dans
    le  Rezo,    se  dplacer  aussi  vite  que les lectrons porteurs de
    messages  binaires  dans des canaux de cuivre et d'or, on en oublie la
    consistance du temps.

    Je  connais  beaucoups  de coins secrets du Rezo, des endroits dont on
    ne  parle  pas  dans  les  pubs ou dans les rapports officiels. Il y a
    des  gens  qui  sont  connects  la Grande Trame depuis si longtemps,
    et  sans  interruption,  qu'ils ont oublis la couleur du soleil et le
    got  du  vent  dans  les prairies, au printemps. D'autres ont franchi
    le  pas,  et  ont  fait  cbler leurs neurones  un des pires systmes
    d'change  de  donnes  :  le Radio-Modem. Ils sont en contact avec le
    Rezo  sans  la  moindre  seconde de rpit, et c'est un sous- programme
    qui  assure  leur  alimentation.  Vous  avez sans doute dj crois de
    ces   crms  de  l'Interface,  des  ouvriers  pour  la  plupart.  Les
    transports  urbains  sont  pleins  de  gens  au regard absent, ou mme
    parfois   plongs  dans  un  journal,  si  leur  programme  est  assez
    perfectionn pour simuler la lecture.

    Ils  attendent  leur  rame  sans  rien voir, sans rien entendre. Ni le
    chanteur  de  rue  qui massacre un air connu, ni les deux loubards qui
    lorgnent  sur  la  jeune secrtaire apeure, et se rapprochent d'elle.
    Les  publicits  sonores  et rutilantes du hall de la gare s'affichent
    en  vain,  ils  ne  sont  pas  l.  Pourtant ils ne ratent jamais leur
    train,  et  descendent  toujours  au bon arrt, alors que dix secondes
    avant,  ils  taient  plongs  dans  un journal ou un livre, absorbs.
    Mais  sous  cet  air  gris  et  fatigu,  leur  esprit est  son plein
    rendement,   chevauchant   des   flts   de  donnes,  assimilant  des
    successions  de  lignes de code informatique en un clair. Pendant que
    leur  corps  se  dcolore, se fond dans la grisaille de leur banlieue,
    disparat  petit    petit,  leur  esprit se pare des plus magnifiques
    chatoyances,  et  vole  de  niveaux  en  niveaux, arrachant au Rezo sa
    substance.

    J'ai  fray  avec  ces  cerveaux-lumire,  les  suivant dans les lieux
    virtuels  o  ils  se  complaisent. Pourtant,  chaque fois ces micro-
    univers  sont  un reflet de l'extrieur, mmes bars louches et miteux,
    o  ils  viennent  jouer  leur  parodie de vie. Leurs personnages sont
    aussi  ternes  qu'eux,  mais  ils semblent ne pas s'en apercevoir. Moi
    je  ne  suis  pas comme eux. Je n'ai pas branch mon cerveau antrieur
    dans  la  sordide  intention  de  recevoir des stimulis juste dans les


      Page :      1

 Titre  : { Chroniques du Rezo IV }                                             
 Auteur : Jean-Paul MARUEJOULS aka CyberMad                 Date : 27/05/1995


    synapses  dglings  qui  contrlent les bas instincts. Seule la qute
    m'a  conduit   les croiser. Oh, ne souriez pas de cet air entendu, en
    commenant    prparer  vos  rpliques qui se veulent cinglantes mais
    ne  sont  que  le rsidu pas trs propre de votre mal tre. Je ne veux
    ni  croiser  Dieu, ni dtenir un pouvoir futile sur mes contemporains.
    D'ailleurs,  existe-t-il  quelque  chose  de plus futile que d'imposer
    ses ordres  une masse de brebis vaguement pensantes ?

    Moi,  je  cherche ce que tous vous avez, ce que le plus abruti d'entre
    vous  connais  par  coeur, mme si c'est la seule chose qu'il connat.
    Je  cherche  qui  je  suis. Pas autre chose que mon nom. Oh vous allez
    vous  dtourner,  en  pensant  Encore un illumin de premire, qui se
    perd  dans  ses  penses  de  philosophe  mystique bidon, et qui croit
    qu'il est appel  je ne sais quel destin ! 

    Vous  vous  trompez. Je cherche mon identit, tout simplement. Ca fait
    plus  de...  voyons  que  je  convertisse... douze ans ! Douze ans que
    j'cume  les  fichiers,  publics  ou privs, confidentiels ou ouverts.
    Je  ne  connais pas mon nom, et je ne sais pas o et quand je suis n.
    Pas  de  doux  visage  pench  sur  mon berceau avec une douceur toute
    maternelle.  Pas  de genou sur lequel je rebondis, avec la fermet des
    bras  d'un  pre  pour  me retenir. Je suis apparu dans le Rezo, et je
    cherche mon nom.

    J'ai  fouill  d'abord  tous les fichiers bancaires, mais sans succs.
    Ou  alors  j'ai pass mon nom sans le reconnatre. Ensuite, je me suis
    introduit,  non  sans  mal  d'ailleurs,  dans  les fichiers de police,
    dans  les  registres  des hpitaux et des morgues, mais rien non plus.
    Je  suis  persuad  que  si  je  croise  mon  nom  dans un fichier, je
    saurais  de  suite  que  c'est  le mien, mais peut-tre s'agit-il d'un
    rve  pieu,  que  seule  ma  raison  entretien  pour ne pas laisser la
    place    la  folie. En douze ans, tout ce que j'ai pu rcolter, c'est
    l'aspect  familier  du  nom  d'une socit. La KCID/Lincoln Compagnie.
    Ca  fait  plus  d'un  an  que je cherche  forcer leurs dfenses, mais
    sans  rsultat.  j'ai  pu  m'infiltrer  dans les premiers et deuximes
    niveaux    force  de  patience  et  de ruse, mais il n'y a l que des
    donnes  presques  publiques.  Il  y  a  aussi  toute  leur  stratgie
    commerciale,  mais  elle  n'a  pour  moi  aucun intrt. Pour en avoir
    beaucoup  examines,  je  sais que ces techniques de marketing allient
    un  comportement  fascisant  et  une  apparence  d'innocence  sous  le
    couvert  de remplir un  soi-disant besoin. De quel droit dcrtent-ils
    que  les  femmes  doivent  tre  anmiques pour tre belles, et que le
    sommet  des  aspirations  humaines  est  de possder une belle voiture
    avec  toutes  les  options  ?  Et  par  quelle  perversion de l'esprit
    acceptez-vous de vous plier  ces diktats ?

    Non,  ce  que  je  cherche, c'est ce que fait cette socit. J'ai bien
    trouv  quelques  activits  annexes,  mais rien qui puisse m'clairer
    sur  moi.  Deux  ou  trois  cabinets  de  juristes,  quelques  bureaux
    d'tudes,   une   vingtaine   d'units   de   production,   allant  de
    l'emballage   aux   pices   d'quipement  aronautique,  et  quelques
    babioles  de  moindre  importance, mais il y a une partie de l'difice
    que   je   n'arrive  pas    voir.  J'ai  mme  demand    un  Pirate
    professionnel  de  jeter  un  oeil  pour  moi,  mais  sans nom, pas de
    compte  bancaire,  donc  pas  de  moyens  de tranfrer des fonds. Il a
    laiss  tomber.  Et  je  cherche  toujours  pourquoi  cette  compagnie
    m'attire,  au  point  que je risque de m'en brler les ailes, si un de
    leurs  systmes  de  surveillance  me  repre.  Les  papillons  de mon
    espce  sont  assez mal vus, dans ce coin du Rezo. Et puis, il y a une


      Page :      2

 Titre  : { Chroniques du Rezo IV }                                             
 Auteur : Jean-Paul MARUEJOULS aka CyberMad                 Date : 27/05/1995


    chose  que  je  ne  peux  pas comprendre. Leurs fichiers publics, ceux
    consultables  par  le premier quidam venu, ne me sont pas accessibles.
    Ce  n'est  pas  que  je  sois interdit d'accs, ou quelque chose de ce
    genre  -  c'est  interdit  par la loi et fortement puni, de dissimuler
    ses  fichiers  courants - mais je ne les trouve pas. Je me branche sur
    le  sommaire,  je  slectionne  les  fichiers,  et  je  me  retrouve 
    l'extrieur  de  leur  base  de  donnes.  Comme  si il n'y avait rien
    derrire.  Mais  je sais qu'il y a quelque chose, car beaucoup de gens
    entrent  dans  la  base,  copient  les  donnes qui les intressent et
    repartent, sans le moindre problme.

    Dans  un  sous-menu  du  sommaire,  il  y  a pourtant indiqu, sous la
    rubrique  activits,  Secteurs  concerns  : 19 . Je n'ai accs qu'
    onze  de  ces  satans secteurs, les huit qui me manquent me renvoyant
      la  porte, immanquablement. Je ne sais pas ce qui se passe. Ca fait
    plus  de  cent  fois  que je me heurte  ce phnomne, et toujours pas
    la  moindre  trace  de solution. Je ne veux pas grand chose, juste mon
    nom.  Et  encore, ce n'est pas pour le simple plaisir de le connatre,
    ou   pour   de  vagues  raisons  psychologiques,  mais  parce  que  je
    m'inquite  pour  mon corps ! Douze ans que je ne suis pas revenu dans
    mon  "karma",  et  je  ne  sais  pas  dans  quel  tat  se  trouve mon
    enveloppe  charnelle.  D'ailleurs,  je  ne sais mme pas si je suis un
    homme  ou  une  femme.  Pour  ce que je me souviens, je pourrais avoir
    douze  ans.  Peut-on  natre  avec  l'esprit dans le Rezo ? Est-ce une
    nouvelle  forme  de  malformation  ?  Avant,  les  trisomiques  ou les
    autistes  venaient  au  monde  avec  la  tte  perdue  dans  un  autre
    univers.  Serait-ce  mon  cas  ?  Mais  moi,  au lieu de percevoir une
    pseudo-ralit  personnelle  (ou  selon  certaines  thories, la vraie
    face  de  la  ralit),  je  suis  dans  la Matrice. Et je sais que la
    Matrice  existe,  car  je  sais  aussi  quoi ressemble le monde, avec
    ses  usines,  ses  vhicules,  le  soleil, le ciel, les mgapoles, les
    campagnes,  les  transports  en  commun, les maladies et les fiches de
    paye.  Donc  je  ne suis pas fou. Juste amnsique ! Mais quand viendra
    donc  mon  anamnse,  ma perte de l'oubli ? Quand me souviendrai-je de
    moi ?

    Non,  dcidment,  je  n'y arrive pas. Douze ans que je cherche. Je ne
    sais  pas  comment  j'ai  pu tenir autant. C'est dj bien, douze ans.
    Surtout  que  douze  ans, a fait plus de 378 millions de secondes. Et
    en  un  millime  de  seconde,  je peux faire des quantits de choses.
    Non,  je  ne  saurais  jamais  qui  je suis, qui sont mes parents, mes
    enfants  si  j'en  ai,  qui je suis et d'o je viens. Ce doit tre mon
    enfer  personnel,  pour  une  faute que j'ai d commettre, mais  part
    un  dieu  vengeur  et  sadique,  personne  ne  m'aurait condamn  une
    telle   peine...  et  je  ne  crois  pas  en  Dieu.  Je  suis  las  et
    j'abandonne.  Inutile  de  me  sortir  le couplet sur le courage et la
    vertu,  vous  n'avez  pas  pass  trente  et un millions de secondes 
    chercher  !  Vous n'avez pas la moindre ide de ce que fut ma tche, 
    remplir  ce  tonneau  des  Danades  qu'est ma mmoire perce. Non, je
    vais  en  finir.  C'est  trs  facile  ici, de mourir. Il suffit de se
    jeter  tte  la  premire dans les dfenses automatiques d'une base de
    donnes    haut indice de scurit, un systme militaire par exemple,
    ou  une  banque  des  bahamas. Alors adieu, c'est la dernire fois que
    vous  m'entendrez.  Et  si  demain vous lisez qu'un fou s'est jet sur
    les  lignes  de  scurit  du  complexe  militaire  des Etats-Unis, ne
    soyez  pas  surpris,  vous  saurez  que c'est moi. Et si par hasard on
    donne  mon  nom,  que l'un de vous prenne le temps d'aller prier, dans
    un  temple,  une  glise ou un coin de nature, et qu'il me disent quel
    est  ce  nom  que  j'ai  tant  cherch.  Il  y a une petite chance que


      Page :      3

 Titre  : { Chroniques du Rezo IV }                                             
 Auteur : Jean-Paul MARUEJOULS aka CyberMad                 Date : 27/05/1995


    j'entende  votre  prire,  et  si j'en ai le pouvoir, je vous donnerai
    trois voeux en changes, comme dans les contes. Adieu... 


    L'enregistrement  s'arrte l. Je sais que c'est vrai. Inutile d'aller
    prier,   ce  serait  en  pure  perte.  Tous  les  journaux,  tous  les
    bulletins  d'information  ce  sont  faits  l'cho de la nouvelle :

    KCID/Lincoln  annonce  qu'une  de  ses  Intelligence Artificielle, un
    modle  ancien  mais  rcemment  amlior,  vient  de se jeter sur les
    dfenses  automatiques  de  l'US  Army.  Cette  IA venait juste d'tre
    couple    un  Androde  de  la dernire gnration. On ignore encore
    les  causes  de ce disfonctionnement, et KCID/Lincoln se refuse  tout
    commentaire.   Les   experts   se   perdent  en  conjectures,  et  les
    diffrents  spcialistes  contacts se disent incapables de comprendre
    les  raisons  d'une  telle erreur. Le code source du programme de l'IA
    est actuellement soumis aux tudes les plus pousses.



                                          Jean-Paul MARUEJOULS
                                          Montpellier,
                                          27 mai 1995





<ESC>

